Tout rond
L'entretien avec Christos
Tout Rond est une histoire que vous utilisez depuis très longtemps en ateliers avec les enfants. Racontez-nous l’histoire de cette histoire
Je rêvais d’imaginer un atelier en direction des petites sections de maternelle (ce qui reste une gageure pour un auteur) mais mes propositions n’étaient jamais adaptées. Une nuit je me suis levé à quatre heures du matin et j’ai écrit cette histoire d’une traite, ce qui m’arrive rarement. Puis avec mes petits doigts boudinés j’ai réalisé les illustrations comme un grand ! J’ai ensuite développé mes idées pour les présenter aux enfants sous la forme d’une lecture interactive avec des fonds sonores. Le résultat a dépassé mes espérances : je suis donc maintenant un auteur tout terrain capable de proposer une véritable rencontre avec des petites sections. Le plus incroyable c’est qu’une enseignante m’a suggéré de le faire publier et que mon projet a séduit un éditeur !
Dans cet album, Tout Rond est une petite boule qui parcourt le monde pour découvrir les couleurs. Vous diriez que c’est un voyage initiatique ?
Oui, celui de tout enfant qui part à la découverte du monde.
Quel(s) message(s) avait-vous voulu faire faire passer aux enfants ?
L’envie de voyager, de découvrir, d’être curieux, de ressentir, de rêver et de deviner.
Une petite idéologie écologique derrière tout ça ?
Pour une fois, non !
Dans votre histoire, chaque couleur (le blanc, le noir, le jaune, etc.) est associé à une sensation (le froid, l’obscurité, la chaleur, etc.). Il y avait-il déjà, lors de l’écriture de votre manuscrit, la volonté de jouer avec plusieurs sens ?
Oui, au départ je devais utiliser les cinq sens pour cet atelier, mais la réalisation m’a semblé compliqué, j’ai donc privilégié les yeux et les oreilles, même si dans le texte, les cinq sens sont utilisés. benjamins media a donné une identité sonore à chaque couleur.
C’était une idée que vous aviez en tête en envoyant le manuscrit à l’éditeur ?
Dans mon atelier, à chaque couleur correspond une ambiance sonore (vent, tempête, grillons pour la nuit, ville la nuit…etc.).
Vous êtes à l’origine musicien et parolier. Est-ce que la création de ce livre audio vous a permis de renouer avec votre sensibilité musicale ?
En tout cas, il a réveillé le musicien qui sommeillait en moi puisque je sors ma basse du placard depuis quelques semaines (elle y croupissait depuis quatre années !). Je travaille actuellement à l’élaboration d’un répertoire de chansons
rock pour les enfants.
Dans Tout Rond, l’accent est surtout mis sur des paysages. Que pensez-vous du travail de Charlotte des Ligneris avec votre manuscrit ?
Avec beaucoup de sensibilité et d’à propos elle a réussi à imposer sa « patte », sans dénaturer mon histoire et son fonctionnement. Elle propose un travail intelligent qui reste toutefois accessible aux enfants, ce qui n’est pas toujours évident… donc bravo !
L'entretien avec Charlotte Des Ligneris
C’est votre premier livre chez benjamins media. Comment avez-vous vécu cette première collaboration ?
C’était une collaboration intéressante car nouvelle, et l’histoire, aussi un peu abstraite, m’a tout de suite parlé. J’ai dû orienter mon dessin à la fois vers un plus jeune lectorat, tout en illustrant un texte sans personnage figuratif. Tout Rond étant un rond noir, c’était un petit défi graphique. Même si mon dessin à la base est assez simple, voir naïf, ça m’a demandé d’aller vers un graphisme plus épuré, poétique mais moins ornementé, et c’était une bonne chose. Je voulais jouer sur la symbolique des formes, plus dépouillées, tout en gardant un esprit coloré, graphique, sensible. Au final, j’ai tenté de conserver un rythme vif et cohérent le long de ces variations de paysages, comme un fil qu’on déroule d’une même bobine.
C’est la première fois également que vous illustrez un livre audio. Est-ce que ça a changé votre façon de travailler ?
Ça m’a beaucoup plu de projeter mes images en les imaginant entrer en résonnance avec des sons et une voix. Cela m’a poussé à coller d’abord de très près avec le texte pour le crayonné, pour faire ensuite se détacher et dialoguer le mieux possible l’image avec le texte qui viendrait s’y poser. Dans Tout Rond, les couleurs sont très importantes, au coeur même du récit.
Comment vous y êtes vous prise pour créer des univers autour de chaque couleur ?
La couleur est la chose la plus intuitive et présente dans mon travail. Mais je me suis appuyée sur le texte car chaque double décrit une nouvelle atmosphère colorée. L’important était de trouver une vibration entre les mots, l’émotion du personnage, et la couleur qui l’entoure ou qu’il ressent, en faisant jouer sensiblement les camaïeux et les contrastes avec les textures, les dégradés, les motifs…
Quelles techniques avez-vous privilégiées ?
J’ai privilégié une technique plus mixte qu’à l’ordinaire. Mais cela ressemble de près à du collage : Des aplats de couleur venant de papiers scannés, et des matières et textures que je fabrique en monotypes, qui font vibrer ou malmènent un peu l’aplat. Du trait à peine visible au crayon, qui amène un peu de dessin, du motif aussi, et puis du montage avec le magique Photoshop. Mais dans la même intention où je collerai différents éléments sur différents plans, plan toujours très frontal.
Vous travaillez habituellement au crayon de couleur, pourtant cette technique semble absente de vos illustrations. Elle ne vous semblait pas adaptée pour l’album ou vous ne l’avait simplement pas envisagée ?
J’essaye d’utiliser une technique parce qu’elle répond bien à l’esprit d’un texte. Nous sommes là dans un parcours un peu abstrait et sensible, fait de formes, de couleurs, de vibrations, de sensations. Le plus logique m’a paru être un jeu graphique d’aplats, de lignes et de motifs, qui enveloppent le personnage de Tout Rond dans chaque nouveau tableau. Avec une certaine plasticité / élasticité dans l’élaboration des images. Donc le crayon, plus figé, se prêtait moins à ce jeu là !
Il y a-t-il eu de gros changements entre vos premiers crayonnés et le livre fini ?
Oui, j’ai mis un peu de temps à trouver la bonne direction, j’ai tâtonné, au début mes crayonnés étaient plus chargés et plus dessinés. L’éditeur m’a guidé dans le bon sens, et dès l’équilibre trouvé, c’est allé vite.
Êtes-vous satisfaite du résultat ?
Je suis contente de voir la forme que ça a prise, le travail a été fluide, il n’y a pas eu trop de négociations entre mon envie et celle de l’éditeur, ni de sueur, ce qui est rare donc précieux ! J’ai hâte de voir le livre en vrai, avec un regard frais.
Il vous arrive d’animer des lectures et des ateliers pour les enfants ? Tout Rond est-il un livre exploitable auprès des enfants ?
Oui j’anime souvent des rencontres et des ateliers dans les classes ou les bibliothèques. J’ai déjà des idées pour celui-ci ! Mais j’anime aussi un duo avec une auteure jeunesse, Coline Pierré, autour d’une lecture-dessinée, sur une histoire crée ensemble pour l’occasion. Cet album pourrait se prêter au jeu...
L'entretien avec Ludovic Rocca
Le défi principal à l’origine de cette mise en sons a été de réussir à associer des sons à des couleurs. Sur mon banc de montage, j’ai commencé à faire des zones dédiées aux couleurs. Dans chaque zone, j’ai déposé une collection de divers bruitages et ambiances sonores permettant d’illustrer ces couleurs. Rapidement, les associations se sont formées de manière évidente et le montage a pris forme. Pour illustrer la ville, vous n’utilisez pas que des bruits de ville, mais des bruits qui évoquent l’industrie... Au début de l’histoire, la ville est associée à la couleur grise, mais aussi à l’idée de répétition, d’un certain ennui… Cela m’a tout de suite fait penser aux films en noir et blanc de Fritz Lang (Métropolis) ou encore à ceux de Chaplin (Les Temps modernes), où la ville est un monstre mécanique, industriel et répétitif. J’ai donc utilisé des prises de sons réalisées dans une imprimerie : le son des rouleaux et presses est cyclique, rythmique, à la fois lourd et véloce, implacable. Ces sons permettent de suggérer le mouvement perpétuel de la ville, comme un mécanisme d’horloge qui tourne sans arrêt et entraîne Tout Rond dans ses engrenages. Pour enrichir le paysage sonore et élargir la profondeur de champ, j’ai ajouté un marteau piqueur et un fond de trafic routier. Ces sons sont eux aussi de couleur grise car inharmoniques, comme l’est le bruit. La musique en pizzicatos vient reprendre la rythmique des machines et amène un peu de légèreté en ce début d’histoire.